Un trouble rapporté ne signifie pas forcément une souffrance
L’analyse porte sur 9 118 personnes âgées de 18 à 89 ans et sexuellement actives au cours des douze mois précédents.
Les questions exploraient les troubles du désir, la dyspareunie — la douleur lors des rapports — et le manque de plaisir chez l’ensemble des répondants. Elles portaient également sur la sécheresse vaginale chez les femmes et sur les troubles de l’érection et de l’éjaculation chez les hommes.
À partir de ces réponses, les chercheurs ont construit deux indicateurs.
Le premier correspond à la déclaration d’au moins un trouble persistant depuis plus de six mois. Le second porte sur les dysfonctions source de détresse, en intégrant leur retentissement sur la sexualité conformément aux critères utilisés par le DSM-5.
Ces deux mesures ne disent donc pas exactement la même chose. Une personne peut rapporter durablement une difficulté sexuelle sans considérer qu’elle affecte fortement sa vie sexuelle.
Il s’agit par ailleurs d’une enquête déclarative : les résultats reposent sur les expériences rapportées par les participants. Les auteurs soulignent les difficultés propres à ce type de mesure sur un sujet intime, notamment la sensibilité des questions et le risque d’erreurs de déclaration. Une éventuelle sous-déclaration et la dimension subjective de la détresse doivent donc être gardées à l’esprit dans l’interprétation des résultats.
36,4 % des femmes et 18,9 % des hommes rapportent au moins un trouble persistant
Au total, 36,4 % des femmes et 18,9 % des hommes rapportent au moins un trouble sexuel persistant.
Lorsque l’on retient uniquement les dysfonctions qui affectent la sexualité et sont considérées comme source de détresse, les proportions sont plus faibles : 21,2 % des femmes et 10,9 % des hommes.
Le rapport entre ces deux indicateurs est lui aussi instructif. Parmi les personnes ayant rapporté des troubles, 58,2 % des femmes et 57,6 % des hommes indiquent que ceux-ci affectent leur sexualité. À l’inverse, une part importante des personnes rapportant un trouble persistant ne lui attribue pas ce retentissement.
Cette différence explique pourquoi la prévalence d’un symptôme ne suffit pas à elle seule à mesurer son poids dans la vie d’une personne.
Le type de difficulté évolue avec l’âge
Les résultats varient également selon l’âge et selon le type de trouble étudié.
Chez les moins de 30 ans, les dysfonctions source de détresse concernent principalement l’insuffisance du désir et les difficultés à atteindre l’orgasme. Après 60 ans, la sécheresse vaginale et les troubles de l’érection deviennent prédominants.
Dans l’ensemble, la prévalence des symptômes augmente avec l’âge, avec un gradient particulièrement marqué chez les hommes après 60 ans. Tous les troubles ne suivent cependant pas une trajectoire identique : leur fréquence et leur nature varient selon le sexe et les groupes d’âge.
Chez les hommes, par exemple, la proportion rapportant au moins une dysfonction passe de 12,6 % entre 18 et 29 ans à 44,3 % entre 80 et 89 ans.
Parler des « dysfonctions sexuelles » comme d’un phénomène unique masque donc des réalités différentes : désir, orgasme, douleur, lubrification ou érection n’évoluent pas de la même manière au fil de la vie.
Santé sexuelle et santé générale sont liées
L’étude met également en évidence plusieurs associations entre difficultés sexuelles et état de santé.
L’incapacité fonctionnelle est associée à une probabilité plus élevée de dysfonctions chez les femmes comme chez les hommes. Les maladies chroniques apparaissent également plus fréquentes parmi les personnes rapportant des difficultés source de détresse, tandis que les antécédents de pathologies urogénitales sont particulièrement associés aux troubles chez les hommes.
Il s’agit d’associations statistiques. Ces résultats ne permettent pas d’établir qu’un facteur donné provoque à lui seul une dysfonction sexuelle.
Concernant les violences sexuelles, la publication rapporte spécifiquement que chez les femmes ayant déclaré avoir subi des violences sexuelles au cours de leur vie, les dysfonctions sexuelles source de détresse sont plus fréquemment rapportées que chez les femmes n’ayant pas déclaré de telles violences. Cette association reste statistiquement significative dans l’analyse multivariée.
Ce résultat décrit donc une association observée chez les femmes de l’échantillon étudié. Il ne permet pas d’établir, à lui seul, une relation causale.
Persistance et détresse ne mesurent pas la même réalité
La distinction entre les deux indicateurs est l’un des apports les plus utiles de cette analyse.
Plus d’un tiers des femmes et près d’un homme sur cinq rapportent au moins un trouble persistant. Mais, parmi les personnes rapportant des troubles, 58,2 % des femmes et 57,6 % des hommes déclarent que ceux-ci affectent leur sexualité.
Les auteurs rappellent que les manifestations étudiées sont classées comme troubles ou dysfonctions selon des critères établis, tandis que leur retentissement ressenti dépend aussi des attentes individuelles, des pratiques et du rapport aux normes entourant la sexualité.
Prendre en compte séparément la persistance et la détresse permet ainsi d’éviter deux simplifications : minimiser une difficulté qui pèse réellement sur la vie sexuelle, ou considérer automatiquement toute variation durable comme cliniquement problématique.
L’enquête fournit des estimations à l’échelle d’une population. Un résultat de prévalence ne suffit donc pas à déterminer ce que représente une difficulté pour une personne donnée.
Quand une difficulté mérite d’être abordée
CSF-2023 ne définit pas un seuil à partir duquel une personne devrait consulter.
L’étude montre en revanche que les difficultés sexuelles s’inscrivent souvent dans un contexte de santé plus large et que leur retentissement varie fortement d’une personne à l’autre. Ses auteurs défendent à ce titre une approche globale de la santé sexuelle.
Lorsqu’une difficulté persiste, provoque une douleur ou affecte la vie sexuelle, elle peut être abordée avec un professionnel de santé afin d’être replacée dans son contexte, sans préjuger de son origine.
L’enseignement central de CSF-2023 tient finalement à cette distinction : rapporter un trouble, le voir persister et en éprouver de la détresse sont trois réalités liées, mais qui ne se confondent pas.

